Le village du Tôt

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Ses histoires - La Totiflette
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La Tôtiflette

Depuis les temps les plus reculés, les habitants du village du Tôt ont goûté les plaisirs de la (bonne) chère.

Bénéficiant d’excellentes matières premières, les cuisTôts avaient, au cours des siècles, élaboré de savoureuses recettes.

Une des plus fameuses était préparée avec les carottes qui poussaient si bien, derrière le village, sur les terres du sieur Mauvaipieds et de la dame Goliath, cultivées par des générations de Labrune, cultivateurs de père en fils et d’oncle en neveu.

Coupées en rondelles avec des oignons, agrémentées de petits lardons et généreusement arrosées de crème fraîche (spécialité locale), elles étaient mises au four dans un grand plat en terre vernissée.

Sur la fin de la cuisson, on disposait par-dessus un camembert (autre spécialité du pays) coupé en deux dans l’épaisseur et que l’on faisait ainsi fondre sur les carottes qu’il nappait généreusement de sa pâte odorante.

Ce délice était connu sous le nom de « Tôtiflette » en hommage à ses inventeurs et principaux consommateurs.

Ces derniers se faisaient d’ailleurs remarquer par leur amabilité, l’exceptionnelle brillance de leur pilosité - à une époque où la cosmétologie était encore à l’état embryonnaire dans nos campagnes - et la seyante couleur de leurs cuisses.

Cette dernière particularité n’apparaissait qu’aux yeux des intimes car nos gens faisaient montre d’une grande pudeur, qu’ils cultivent encore de nos jours.

Pensez qu’il fallut attendre la deuxième moitié du XXème siècle pour que ceux des villageois du Tôt, assez rares d’ailleurs, qui se risquaient à la plage de Barneville pour cueillir le précieux lichen sur les rochers découverts aux grandes marées, acceptassent de troquer qui leurs jupes, qui leurs pantalons longs et leurs bandes molletières contre des shorts mieux adaptés à cette activité imposant d’être mouillé jusqu’à la taille et parfois au-delà !

Même dans ces occasions justifiant l’exposition – somme toute limitée - de leur anatomie, nos villageois, et particulièrement leurs épouses, se trouvaient « bi gênés ».

Lorsqu’un beau jour, un voyageur en route pour l’Amérique du Sud passa par le village, les cuisTôts, tout naturellement, régalèrent celui qu’ils appelaient déjà par son petit nom - Antoine Augustin – d’une mémorable tôtiflette sans se douter, les braves gens, que cet individu allait les trahir sans vergogne.

De son voyage au Nouveau Monde, Antoine Augustin, militaire agronome et pharmacien tout à la fois, ce qui faisait beaucoup, même à cette époque, ramena une sorte de tubercule peu appétissant, à la chair blanchâtre absolument immangeable et indigeste mais dont, allez savoir pourquoi, il s’était mis dans la tête de nourrir ses concitoyens.

Il faut dire qu’en ce temps là, les abondantes ressources dont étaient gratifiés les habitants du Tôt n’étaient pas le lot commun et que, les carottes ne poussant pas aussi bien sur tout le territoire, certains jeûnaient plus souvent qu’à leur tour.

Bref, l’idée d’Antoine Augustin était, somme toute, plutôt généreuse, mais elle se heurtait aux habitudes gastronomiques des populations auxquelles il présentait sa solanacée (je vous ai dit qu’il était agronome !).

Il comprit assez vite qu’il fallait donner un nom à son produit, un nom suffisamment familier pour qu’il rassure les consommateurs et gomme l’effet de répulsion souvent attaché, dans ce pays, à toute nouveauté , surtout lorsqu’elle provient d’au-delà des mers.

Se souvenant fort à propos de son passage en Normandie, il pensa à la pomme, preuve qu’il n’avait pas bien étudié son Histoire Sainte ou que, pour être à la mode, il l’avait remisée au fond de sa mémoire car, franchement, existe-t-il un fruit moins innocent que celui là ?

Quoiqu’il en soit, il s’en tint à son idée et, pour différencier sa pomme de celles habituellement consommées dans tout le pays, il ajouta « de terre » ce qui, compte tenu du fait qu’elle pousse effectivement sous la surface du sol, n’est pas signe d’une grande richesse d’inspiration.

Déjà, l’accueil fait au curieux tubercule se fit moins hostile.

Mais il restait un obstacle de taille : comment l’accommoder ?

Aucune tradition séculaire ne pouvant aider son manque de compétence en ce domaine – rappelons qu’Antoine Augustin, en sa qualité de militaire, ne connaissait des légumes que la phase d’épluchage - il commença par tenter une tarte.

L’alliance d’une fondante pâte sablée garnie d’une onctueuse crème pâtissière avec la nouvellement nommée pomme de terre ne convainquit personne et Antoine Augustin fit, à cette occasion, ce qu’il convient d’appeler un bide.

Alors que le découragement guettait cette âme conquérante, le souvenir lui vint du village du Tôt, de ses habitants tellement aimables, avec leurs cuisses si roses de manger tant de Tôtiflettes.

Et, à cet instant précis, il eut l’idée.

Pris d’une féconde frénésie, il coupa ses pommes de terre en rondelles, y ajouta quelques oignons, de la crème fraîche, des petits lardons et réclama un camembert.

Les regards des personnes qui l’entouraient exprimèrent le plus profond désarroi.

Le camembert, expliquèrent-ils avec ménagement à Antoine Augustin, est absolument inconnu dans la région, mais ils proposèrent, pour lui éviter de mourir de désespoir devant tant d’adversité, de lui fournir un fromage des montagnes environnantes présentant lui aussi une forme circulaire et qui pourrait peut-être remplacer…

Résigné, il accepta et acheva la recette comme il l’avait vu faire par les cuisTôts.

Lorsqu’il présenta le plat et le soumit au jugement des montagnards, le miracle se produisit.

Chacun s’exclama, huma, se servit, se resservit et voulut savoir le nom de ce régal.

On l’a déjà dit, l’imagination n’était pas le fort d’Antoine Augustin.

Sans scrupule à l’égard des villageois du Tôt auxquels il avait déjà emprunté leur plus fameuse recette, il ne craignit pas d’y ajouter le plagiat et, croyant sans doute faire de l’humour (qu’attendre de l’humour d’un agronome pharmacien militaire ?) en opposant les habitant du niveau de la mer à ceux des hautes cimes, il déclara que ce plat était une « tartiflette ».

Contre toute attente, ce calamiteux calembour passa à la postérité avec le plat ainsi désigné et l’honnêteté de l’historien m’oblige à reconnaître que la renommée de la copie dépasse celle de l’original qui n’est plus guère consommé de nos jours.

Quant à Antoine Augustin, il fut porté en triomphe par ses convives qui scandaient « vive la pomme de terre, vive Antoine Augustin Parmentier ! »

Tout ébloui de sa gloire nouvelle, M. Parmentier, que les habitants du Tôt n’appelait plus que par son nom de famille, oublia de faire connaître la source de son inspiration culinaire et le village resta dans l’anonymat, avec sa tôtiflette.

Semblable mésaventure lui arriva à quelques temps de là avec une autre spécialité savoureuse, le riz-au-Tôt, et un touriste italien.

Mais c’est une autre histoire.

FIN


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